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Des plastiques à tripoter

Le Français des années 2000 a le pouce droit plus épais que celui de ses ancêtres. La Française également. C’est à force d’utilisation. À force d’utilisation des nouvelles technologies, et ici, plus précisément du téléphone portable.

Soyons clair, je n’entends pas démontrer que l’avènement du téléphone portable et sa large diffusion ont eu pour effet sur notre société le développement du pouce, je préfère passer la main pour ce genre de considérations. Le téléphone portable revêt des enjeux, disons, plus majeurs. Pour toutes ses représentations, pour tous les préjugés l’entourant, il est même l’icône des années 2000.

Une icône

Voyez, si je dis bonnes manières. Déjà des voix s'élèvent, “Oh! il n’y en a plus, elles se perdent.” Soit, un exemple ? Et là, à en croire une conspiration, 99 fois sur 100, l’illustration du portable est donnée, l’image du gars seul au monde dans un bus bondé qui balance sa vie, ou plutôt la crie sans gêne car vous comprenez Mamie à l’autre bout est un peu sourde.

Parlons dangers du progrès. Tout de suite viennent à l’esprit ces couvertures angoissantes du dossier exclusif qui sort tous les ans depuis dix ans : “Les ondes des portables seraient-elles nocives ?”. Vous voyez le genre, c’est la phrase où la forme conditionnelle interrogative est si pleine de sens que, deux jours après, les éminents experts intègres (très intègres) de grands groupes (très grands groupes) se sentent dans l’obligation d’émettre des communiqués : “Vous savez, on n’a rien pu prouver alors ne déclarez pas forfait”. Ce n’est pas faux, ces hommes sont sages, profitons de nos gadgets avant de peut-être raccrocher définitivement dans quelques années ; entendez : tout sera moins évident avec un cancer de la thyroïde et une tumeur à l’oreille droite.

Roi et désarroi

Maintenant, disons l’enfant roi. Exit l’image vieillotte d’un petit capricieux aux formes rondouillardes dévorant une gigantesque glace sous l’œil attendri d’une tante, il vient aujourd’hui celle du morveux, indépendant, et le fameux portable déjà greffé à l’oreille. Vous savez depuis qu’il est entré en CE1, il est assez mûr pour bien se gérer lui-même : ça c’est le deuxième effet Dolto, l’enfant à considérer comme un adulte, le mioche responsable ; songez ce n’est pas si idiot, il faut bien qu’il apprenne, les parents ne le font plus eux-mêmes.

Et pour finir, avez-vous déjà remarqué la tendance commerciale du clinquant, toujours plus d’options aux initiales plus brillantes que l’utilité même, toujours plus de fonctions qui arrivent à peu près à tout sauf à ce qu’on leur demande, et toujours des innovations à l’utilisation pratique suffisamment incompréhensible pour venir tout droit de l’esprit torturé d’un polytechnicien ou d’un responsable tarifs SNCF. Résultat, devant un rayon Darty, plus grand monde ne s’y retrouve, et c’est parfois à se demander si le vendeur lui-même y comprend encore quelque chose. Bien, il n’y a plus qu’une certitude que l’on puisse avoir à propos des produits Hi-Tech, au rythme de l’évolution, dans deux mois, leur place sera sur un étalage de brocante, et après un bref regard sur mon vieux baladeur de 2 ans, j’en déduis que sa place est déjà préparée à la Cité des Sciences, à poser entre un télégraphe Watson et un antique téléphone Bell.

Des techniques en général

D’ailleurs, j’y songeai encore il y a quelques instants, laissant aller mon doigt, rêveur, à caresser la croupe d’un écran tactile, quelle personne lambda saurait me donner le fonctionnement détaillé d’une telle bestiole ? Vous et moi, on met un doigt ici, un autre là, ça a son effet et on est déjà ravi d’avoir pu en comprendre l’utilisation sans se taper en préliminaire les 300 pages de manuel d’utilisation vaguement traduites du Taïwanais. Mais comprendre comment un simple doigt peut faire tant d’effets à une machine, c’est une autre histoire, presque vexante. Ainsi sont les technologies, à chaque avancée on s’émerveille devant ce flot d’innovations, avec en retour ce drame d’être toujours un peu plus largué.

C’est ce que l’on croit. Mais, vous êtes-vous déjà demandés à quelle période fixer le stade de compréhension des techniques par un français moyen ? Prenons un truc de base, une expérience banale de 1801, admettons les fentes de Young et Fresnel. Ah, je vous sens déjà frémir à l’idée des sombres formules dissimulées derrière ces noms, et le seul éclaircissement que vous pouvez donner après votre passage en terminale se résume grosso-modo à : je prends un carton, j'y mets un coup de cutteur, j'allume la lumière, je regarde un écran placé de l’autre côté, j'observe des bandes, et voilà je suis heu-reux de vérifier la nature ondulatoire de la lumière, une théorie toute droit venue des années 1690, théorie à laquelle on ne comprends rien 300 ans après.

Imaginez donc le résultat sur le français lambda sans souvenir de terminale, celui pour qui Le Maillon Faible constitue un concentré d’érudition et E=M6 un équivalent au Doctorat en sciences. Devant le flot d’innovations toujours plus important, il consomme confiant de ce qu'on lui vend, en redemande sans savoir où on l’emmène, se laissant porter par le courant. Il pense ne pouvoir rien dire car il n’y comprend rien. Mais non, ce n’est pas une raison. On vient de le voir, cela fait au moins 300 ans que nous sommes malmenés par le progrès alors que cela continue, peu importe ; mais qu’on se laisse aller telle une feuille dérivant, car tout s’accélère, ne serait-ce pas là le moyen le plus sûr d’être débordé et de perdre tout regard critique ? Je cesse les métaphores pitoyables avant de définitivement sombrer ; pour conclure, le progrès inaccessible au commun des mortels, la science un monde réservé, une affaire d’experts dorénavant, à voir mais en y regardant de plus près l'argument est bien trop facile...

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